
L'IVSC — le Conseil International des Standards d'Évaluation — vient de publier un papier sur l'IA dans les métiers de l'évaluation. Son appel à commentaires pose huit questions qui méritent qu'on s'y arrête :
- Comment utilisez-vous l'IA dans vos évaluations ?
- Comment vérifiez-vous l'exactitude des données produites par l'IA ?
- Les technologies actuelles changent-elles vos pratiques d'évaluation ?
- Les opportunités et les risques identifiés dans le papier sonnent-ils justes ?
- Les évolutions proposées aux standards IVS répondent-elles aux défis posés par l'IA ?
- Comment l'automatisation est-elle appliquée et calibrée ?
- Quels risques de confidentialité avez-vous identifiés ?
- L'IA a-t-elle changé le jugement professionnel dans vos évaluations ?
Si ces questions résonnent — ou si elles vous mettent mal à l'aise — l'IVSC attend vos retours à contact@ivsc.org. C'est comme ça qu'évoluent les standards : par les retours honnêtes de ceux qui ont leur peau dans le jeu.
Je crois profondément à la sagesse chaotique des marchés. Et c'est justement pour ça que je vois à la fois la promesse et le danger dans cette ruée à automatiser le jugement professionnel.
L'IVSC a raison : l'IA ne peut pas produire d'évaluations conformes sans jugement humain. Ce n'est pas du luddisme. C'est reconnaître que l'évaluation, ce n'est pas du traitement de données. C'est une opinion éclairée, avec des conséquences.
Une signature, c'est une mise
Chaque évaluation est un pari signé. Quand un expert signe un rapport, il ne certifie pas un calcul. Il engage sa réputation, ses primes d'assurance, parfois son gagne-pain. Le risque fait tourner le capitalisme et rend les marchés efficaces — et c'est cette même responsabilité qui engendre le doute productif. Celui qui pousse l'expert à vérifier les comparables une dernière fois, à croiser trois méthodologies, à perdre le sommeil en se demandant s'il n'a pas raté quelque chose.

Et l'algorithme, lui, quelle peau met-il dans le jeu ? Quand Zillow a cramé 500 millions de dollars en quatre mois en 2021 — acheter haut, vendre bas, avec l'assurance d'une machine — ce n'est pas l'algorithme qui s'est expliqué devant les actionnaires. Ce sont des humains qui ont payé les conséquences d'avoir cru un modèle incapable de sentir la moisissure dans une cave, ou de remarquer la nouvelle ligne de tramway en construction deux rues plus loin.
Et il y a un détail qu'on oublie : l'IA hallucine toujours. Le problème est peut-être contenu pour l'instant — mais comment être sûr qu'il ne refera pas surface au hasard ? Personne ne comprend vraiment comment ces systèmes raisonnent. La recherche progresse, on commence à entrevoir une partie de leur logique de décision — mais cette logique se complexifie exponentiellement à mesure que les modèles grossissent.
Le beau désordre des marchés

L'exigence de l'IVSC — l'expert doit « comprendre le fonctionnement du modèle d'évaluation » — pose un vrai problème face aux systèmes d'apprentissage profond. Va-t-il falloir auditer des millions de poids de réseau de neurones à chaque rapport ? Cette opacité, qui fait la puissance de l'IA, c'est aussi ce qui la rend impossible à concilier avec la responsabilité professionnelle.
L'IVSC, en insistant sur le jugement professionnel, reconnaît implicitement ce que les techno-utopistes refusent de voir : les marchés ne fonctionnent pas parce qu'ils suivent un modèle parfait. Ils fonctionnent parce qu'ils agrègent des milliers d'opinions humaines imparfaites. L'évaluation, comme le marché lui-même, naît du chaos — collision d'expériences subjectives, de connaissances locales, et oui, de biais humains, qui finissent par produire quelque chose qui ressemble à la vérité. Ce n'est pas un bug. C'est une feature.
Ce que la transparence ne peut pas remplacer

Les nouveaux standards qui exigent la transparence sur l'usage de l'IA et le maintien d'une supervision humaine ne sont pas un frein au progrès. Ils reconnaissent que certains savoirs ne se laissent pas abstraire de l'expérience humaine. Une IA peut traiter les data d'un bien — peut-elle ressentir la lumière du matin qui traverse les fenêtres, entendre le chien du voisin qui aboie toute la journée ? Peut-elle percevoir la fierté discrète du propriétaire dans un immeuble bien tenu ? L'IA peut imiter l'intelligence, accumuler du savoir. Mais l'empathie ? C'est le fantôme dans la machine qu'elle ne capturera jamais.
Je ne suis pas anti-IA. Je suis pro-responsabilité. Je l'accueille comme outil pour amplifier l'évaluation : traiter les données plus vite, identifier les comparables pertinents, repérer des motifs qu'un humain manquerait, contrôler la qualité des calculs et de l'analyse de marché. L'IA peut rendre l'évaluation plus accessible et plus abordable, surtout dans les marchés mal desservis.

L'avenir, ce sera probablement des collaborations humain-IA fines qui tirent le meilleur des deux. Mais l'instant où on cède le jugement professionnel à un algorithme, c'est l'instant où l'expert cesse d'être un expert. Il devient un agent de saisie au service d'un système qui n'a aucun intérêt à avoir raison.
Le risque systémique que personne ne veut nommer

Il faut regarder une chose en face : comment les évaluations immobilières influencent le marché. Elles le font déjà, en donnant des opinions éclairées aux décideurs. Mais si ce processus se centralise dans une poignée de systèmes IA, jusqu'où portera cette influence ? Et quels effets de boucle vont s'installer ?
L'Histoire nous a appris ce qui arrive quand on centralise les décisions économiques — des fiascos de la planification soviétique à la crise de 2008, quand une poignée de modèles d'agences de notation pointaient tous dans la même mauvaise direction. L'affaire Zillow gagnerait à être lue sous cet angle. L'IA pourrait foncer vers la même falaise — avec un meilleur packaging et un meilleur marketing.
L'enjeu est là : l'immobilier représente environ 70 % de la richesse mondiale. Chaque évaluation se diffuse dans le système financier — crédit, investissement, stabilité économique. Centraliser ce pouvoir dans quelques systèmes IA, ce n'est pas seulement risquer de mauvaises évaluations. C'est jouer avec les fondations de l'économie mondiale. Au moins, Skynet avait attendu d'être conscient avant d'essayer de tout détruire.
L'appel à commentaires de l'IVSC montre qu'ils comprennent l'équilibre à trouver. Les choses évoluent vite, et mon opinion changera peut-être — mais pour l'instant, la technologie doit amplifier le jugement humain. Pas le remplacer.
Ce n'est pas qu'un sujet d'évaluation. Chaque profession confrontée à l'IA — médecine, droit, ingénierie — devra se poser la même question : qui est responsable quand l'algorithme se plante, et quelles sont les conséquences d'un échec systémique ?
En évaluation comme dans les marchés eux-mêmes, le désordre fait partie du message. Espérons qu'il en reste ainsi.